le courage des réformes

(Jean TIROLE, prix Nobel d'économie) (Le Point du 4 mai 2017)

Notre pays est dans une passe difficile : le chômage chronique faisant des ravages économiques et sociaux, une répartition inégale des fruits de la mondialisation et du progrès technologique, une inquiétude face à la numérisation, une dette publique et des retraites non financées, un système économique en berne, une intégration des minorités issues de l'immigration plutôt plus difficile que dans d'autres pays développés… De quoi effectivement donner envie d'un changement.

Il faut chercher des solutions intelligentes plutôt que de se laisser guider par la peur. D'abord pour combattre vraiment le chômage. Nous devons avoir le courage de mettre en place une vraie politique de réforme plutôt qu'utiliser les mêmes et coûteuses rustines que pendant les 40 dernières années. Il est temps d'accepter l'idée qu'il faut protéger le salarié et non l'emploi. D'autant plus que les mutations rapides des emplois dans un monde digital ne manqueront pas de nous rappeler ce principe.

Là aussi, la proposition du FN d'abroger la loi El Khomri va dans le mauvais sens. J'ai des réserves vis-à-vis de cette loi, mais elle représente un effort pour moderniser notre marché du travail. Je pense personnellement qu'il faudrait combiner une flexibilité accrue pour les entreprises avec un bonus malus sur les cotisations sociales, de telle sorte que ce soient les entreprises qui licencient qui payent le coût de l'assurance chômage et non, comme aujourd'hui, celles qui gardent leurs salariés.

Et j'accorderais les droits du grand-père aux salariés actuellement en CDI, qui garderaient le régime, alors que les créations d'emplois se feraient sous le nouveau contrat. Il ne s'agit pas seulement de sanctuariser des droits acquis, mais aussi d'éviter que, à un moment de chômage élevé, les entreprises licencient en masse des salariés qu'aujourd'hui elles gardent contraintes et forcés.

Nous devons réformer l'État, les régimes de retraite, la gestion de la sécurité sociale, pour pérenniser notre système social, que les dépenses de l'État (les plus élevés au monde, à 57 % du PIB, et qui croîtraient encore sous une présidence LE PEN, pour un service public pas toujours exceptionnel) et l'accumulation de la dette risquent de faire exploser.

Nous devons préparer notre société à la révolution numérique, qui suscite des inquiétudes pour l'emploi, imaginer de nouvelles régulations, promouvoir l'innovation, renforcer l'éducation et la formation professionnelle. Je ne vois pas beaucoup de propositions dans le programme du FN allant dans ce sens.

Marine Le Pen ne manque pas de condamner le libéralisme d'Emmanuel Macron. Elle oublie que le libéralisme n'est pas de laisser faire, que l'ouverture des marchés ne signifie pas l'absence de régulation pour en éliminer les défaillances, qu'un État hypertrophié n'est pas synonyme de protection sociale et de service public - et que, au contraire, à terme il les menace.

Enfin, nous devons rétablir le poids politique de notre pays. Et pour cela, une seule solution : l'Europe. Une France hors Europe n'existerait plus dans les négociations internationales : régulation financière, fiscalité, accords commerciaux, politique étrangère, négociations avec des grandes entreprises du numérique, négociations climatiques… sans l'Europe, les entreprises et gouvernements étrangers pourraient faire jouer les pays européens les uns contre les autres et ignorer la voix de la France.

Il faut faire le pari de l'intelligence. Il faut qu'une majorité de notre classe politique s'unisse pour que les réformes soient appropriées, durables, et portent leurs fruits. Et ne pas se laisser berner par des politiques économiques de repli compromettant l'avenir de notre pays et notre pouvoir d'achat. Le choix du populisme et du repli sur soi serait létal pour la France. Évitons le.